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Elle arrivait la veille au soir à " petit train " tirée déjà par un
tracteur méfiant, bridant serre ses chevaux, car la Reine était vieille
et lourde et gémissante .
Ses hommes sentaient l'huile de machine et lui tournaient autour
attentionnés, un chiffon à la main; ajustant la courroie, vérifiant un
boulon , essuyant un clapet.
On parlait d'elle depuis les foins. Nos pères avaient déjà les reins
bandes, soutenus par la ceinture de flanelle qu'ils s'enroulaient en
tournant aux premières lueurs de l'aube. Ils partaient tôt ces derniers
temps "prêter la main" dans d'autres fermes. Demain on leur retournerait
le service.
Les femmes sur le pied de guerre depuis une semaine tuaient,
plumaient, flambaient les volailles . La compote de pommes deja prête,
citronnée pour ne pas noircir. On l'étendra sur les tartes cuites au
dernier moment, servies tiédes, bien fines.
Comme chaque année, le marchand de vin affolait la maîtresse de maison
par son retard coutumier. C'était lui meme un grand consommateur, qui
trinquait de client en client et qui n'avait pas d'heure.
"Rappelle le Maurice , rappelle le ! et précise bien ! en petites
barriques ; on les mettra sur le bord des tables ."
Alors on dépendait les derniers cèpes rabougris sur leurs fils, on
ouvrait les derniers bocaux de girolles pour parfumer les sauces
chasseur dont la jeune épouse partage le secret avec le thym et le
laurier.
Les grand-mères feront encore parler d'elles par la succulence des
rotis à l'arrosage bien dose. Mais la salade de tomates juteuse,on ne la
prépare qu'au dernier moment pour que le fruit garde son eau, sans
poivre, pour rafraichir les mâles gosiers brûlés par la poussière et
leur donner envie des sauces .
La jeune épouse regrette le "dehors" où les jeunes filles " passent a
boire". les joues rosies par les compliments gaillards , elles
s'attardent aux sacs. Là, sont les costauds, les jeunes bien campés,aux
reins solides, un mouchoir noue autour du cou. Leur vigueur s'exalte
parmi ces robes fleuries, discrétement décoltées qui virvoltent autour
d'eux et allégent les sacs.
L'effort est si intense et si permanent que tout parait permis.
L'ambiance est aux vérités premières.
Mais n'est-elle pas charmante , celle là d'ordinaire si timide qui
s'en va droit vers son destin ? libérée par l'odeur de l'homme, le rire,
la fournaise peut-être ?
Les jeunes étudiantes de la famille participent du bout des fesses.
Elles ne resteront pas a la ferme. Il faut toute l'habileté de l'homme
, vieux routier de batteuse, ancien d'Indochine je crois, qui murmure le
compliment comme un secret et frôle comme un voleur pour émouvoir ces
peaux instruites, refroidies par l'ambition citadine. Le vieil oncle
agace, attend son verre et s'impatiente :
- "Alors, varse le donc ton brevet !"
On se donne du coeur au ventre, on sent remonter le papou... c'est la
fête !
Une vielle cousine respectée, friande d'ambiance salace, affirme haut
et fort qu'il n'y a que la jeune mariée pour savoir sortir les tartes au
bon moment. On la tire de sa cuisine, de ses sauces, la voici ! Armée
de la grande pelle en bois, elle enfourne et défourne, bras nus , ses
boucles noires relevées en chignon... c'est la plus troublante des
nuques !
Les porteurs de sacs se servent en passant, leurs blagues
s'adoucissent au doux parfum sucre des tartes. Le Grand Dédé les plie
en quatre et n'en fait qu'une bouchée pour étouffer son émotion. Comme
il est loin le temps où elle et lui partageaient le même banc d'école
...
Les enfants sont derrière la batteuse. Du long tuyau, la balle sort
d'une telle force qu'elle pique leurs mollets de coqs ! qui résistera le
plus longtemps ? On leur a confectionné de petits sacs à grain .
Sérieux, ils prennent la file des porteurs. Personne ne rit. Quand ils
vident leurs sacs sur le tas, ils s'y laissent tomber voluptueusement
et s'y roulent de plaisir avant le chat, avant les rats ...
Tôt le matin, les grandes tables du cellier ont été posées sur leurs
tréteaux. Sur les nappes blanche, le pain, le vin et l'eau sont autant
de couleurs que le soleil étoile. Le tonneau sur le bord de la table
doit rassurer l'inquiet.
Honte en ce jour sur la maison qui compte !
Chacun s'affaire et sue et trime et souffre; mais dans la bonne humeur
- Où sont passés les chiens ? où sont terrés les chats?
Déjà la journée s'effiloche. Deux tétus en viennent aux mains. Une
idée de saoulot traverse la tête du plus maigre, il prétend se mesurer
à la force avec un grand carré costaud. On les entoure, ils sont déjà
pieds contre pieds...qui a tendu la barre ? mais le petit bascule déjà
en avant et s'ouvre le menton sur une pierre ..."j't'l'avais bien dit
p'tit con !" Le médecin connait son monde . En cette période agitée, il
n'a qu'une phrase au téléphone:" c'est pour un dos ou pour des points ?"
car les fermières émues oublient de saluer, restent un instant sans
voix et résument d'un souffle : "docteur, faut venir tout de suite !"
Un dernier canon, une dernière bourrade dans le dos, on ne tient plus
debout !
Mais déjà la batteuse s'en va. Les enfants courent la saluer et
l'accompagnent un bout de chemin en agitant leurs mouchoirs à carreaux.
C'est une bonne partie des vacances derrière eux. Bientôt les pommes
de terre et très vite la rentrée !
Rien ne remplacera ce jour-là. Fi du travail les Jacques ! ça c'était
l'amitié. Cette grosse machine ?... Mais c'était le coeur de la
campagne !
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